[Bitcoin] D'où vient la valeur de Bitcoin?




La première réaction à Bitcoin est généralement la suivante:

Comment ce truc peut-il avoir de la valeur? Il ne repose sur rien!

Cette réaction est normale, saine, et nous apprend beaucoup sur notre rapport à l'argent et à la société.
Que pensez-vous qu'a été notre réaction, lorsque pour la première fois on nous a expliqué, enfant, que l'on pouvait échanger un bout de papier ou une petite rondelle en métal contre une baguette de pain? Je ne me souviens pas de la mienne, mais je suis prêt à gager que je n'ai pas dit: "Comme c'est malin, les adultes ont inventé un système de représentation de la valeur dont le consensus permet de faciliter les échanges!". Et vous?
En grandissant, ce système nous est devenu naturel et nous ne questionnons jamais (sauf pour la minorité qui a étudié l'économie) un certain nombre de choses pourtant très étranges si on les regarde de l'extérieur:


  • Le billet de 20€ qui est dans mon porte-monnaie représente une vingtaine de baguettes, un repas dans un restaurant pas trop cher ou encore un trajet de TER entre deux villes pas trop éloignées et il sera accepté en échange de ces produits par ceux qui les distribuent.
  • La valeur de ce billet n'évolue pas sensiblement sur des périodes de temps courtes (je ne vais pas me réveiller demain pour découvrir qu'une baguette coûte deux euros!)
  • La personne qui imprime ces billets sait ce qu'elle fait, elle n'en imprime ni trop ni trop peu et personne ne s'enrichit indûment au cours de ce processus.
  • Au fur et à mesure des années, l'inflation vient diminuer la valeur de nos économies si elles ne sont pas placées avec un rendement supérieur à environ 2%.

Ce que je prétends ici, c'est que si la réaction ci-dessus à Bitcoin ne sert qu'à éveiller l'attention du citoyen sur la question "qu'est-ce qui constitue la valeur de l'argent?", alors Bitcoin aura rendu un grand service à la société.

Le choix et la création d'une monnaie sont un pouvoir

On pourrait croire que l'argent est simplement une manière de représenter la valeur, neutre, qui permet de se passer du troc et de ses nombreux inconvénients (marchandise périssable, rencontre entre l'offre et la demande).
En réalité, l'argent n'est pas neutre: quand l'État impose l'Euro, il dit au citoyen: dorénavant tu compteras la valeur de ce que tu possèdes en euros, tu seras payé en euros et tu payeras tes impôts en euros. Le choix même de l'Euro (ou de toute autre monnaie) est l'exercice d'un pouvoir de l'État sur le citoyen, celui d'imposer ce système à l'exception de tous les autres. Or l'État (ou plus exactement son amie la Banque Centrale Européenne) a un pouvoir pour influencer la valeur de l'Euro, en "faisant tourner la planche à billets" ou encore en jouant sur les taux d'intérêts.

Pour résumer, l'État nous force à compter nos économies en euros, et ensuite fait fluctuer la valeur de l'Euro: il exerce donc un pouvoir sur les économies des citoyens. À chaque fois que l'impression de nouveaux euros par la BCE produit de l'inflation, nous perdons de la valeur sur nos économies en euros.

Je ne suis pas en train de critiquer ce pouvoir, la question que l'État puisse disposer ou non de ce pouvoir est un débat entre écoles d'économistes, mais simplement de faire sentir où est la contrainte dans ce qui semble simplement une convention d'échange.

D'où vient la valeur de Bitcoin?

Au lancement de Bitcoin en 2009, la valeur de Bitcoin était très précisément de 0$. De nos jours, elle est de plusieurs centaines de dollars (aujourd'hui 567$ par exemple). Entendons-nous bien, cette valeur n'est pas établie par une divinité quelconque, mais par le marché: l'offre et la demande la font évoluer en permanence.

La réponse la plus simple et la plus exacte est donc tout simplement que Bitcoin a de la valeur parce que beaucoup de gens sont d'accord pour lui donner de la valeur et l'accepter pour des paiements à hauteur de cette valeur perçue. Cette réponse pourrait être calquée mot pour mot pour répondre à la question: "qu'est-ce qui fait la valeur de l'Euro?": l'Euro a de la valeur parce que tout le monde pense qu'il a de la valeur. Si un jour les européens perdent confiance en l'Euro comme les Argentins ont perdu la foi en le peso, ils feront tout leur possible pour s'en débarasser au profit d'une autre monnaie (c'est de plus en plus le cas en Argentine).

Je vais essayer de présenter plusieurs éléments qui font tous ensemble la valeur de Bitcoin.

La transparence

Derrière la confiance qu'ont les européens en l'Euro, il y a notamment le fait que la BCE ne va pas se réveiller demain et en imprimer de manière incontrôlée, entraînant une dévaluation massive. Ils ont confiance en ce que la BCE suit des règles fixes et prend des décisions raisonnables.

Pour Bitcoin, cette même confiance existe, mais au lieu de reposer dans une institution humaine, elle repose dans le code: le protocole Bitcoin est ouvert, libre d'accès, et chacun peut constater qu'il respecte scrupuleusement des règles, et utilise les mathématiques comme garantie de ses propriétés (impossibilité de double-dépense, production régulière des bitcoins, nombre limité de bitcoins). En ce sens Bitcoin est supérieur à la BCE dans la transparence puisque le code est incorruptible.

La rareté

Le nombre de bitcoins produit est en ce moment de 25 bitcoins toutes les dix minutes en moyenne (la difficulté de minage est ajustée pour que ceci reste vrai quelle que soit la puissance de calcul fournie par les mineurs) et est divisé par deux tous les quatre ans. La quantité finale est donc connue et parfaitement prévisible (21 millions).
L'idée de Satoshi Nakamoto était que Bitcoin soit produit de manière similaire à l'or. Ceci a pour conséquence que Bitcoin est sur le long terme une monnaie déflationniste (sa valeur augmente) puisqu'il devient de plus en plus difficile d'en accaparer une quantité donnée.

La facilité de transfert

L'or est une excellente réserve de valeur, mais personne n'imaginerait acheter une baguette de pain avec une fraction de lingot d'or. Au contraire, on peut facilement subdiviser un bitcoin en 10^8 (cent millions) satoshis, qui sont l'unité de base. On peut donc transférer des valeurs extrêmement petites avec bitcoin.
De plus, on peut transférer des bitcoins d'un bout à l'autre de la planète instantanément, pour une commission presque nulle, et sans que quiconque puisse s'opposer à la transaction.

Le pseudonymat

Si Internet a apporté avec lui la possibilité d'étendre le commerce international dans des proportions gigantesques, il a aussi mis fin à ce qui était la norme dans la plupart des petites transactions: l'anonymat conféré par l'utilisation d'espèces. Tous les moyens de paiement sérieux disponibles sur Internet avant Bitcoin nécessitaient de s'identifier, ce qui peut être un sérieux problème, par exemple lorsque l'on souhaite:


  • donner de l'argent à une association politiquement sensible (par exemple, Wikileaks) sans risquer de se faire traiter de terroriste par son pays ou un pays que l'on visite;
  • acheter des produits qui révèlent plus que ce que l'on souhaite sur notre vie privée (par exemple des abonnements, des médicaments). Ceci est particulièrement sensible pour ceux qui, dans des pays où ils sont politiquement stigmatisés, souhaitent accéder à des services payants (une adresse mail, un fournisseur de vpn, un abonnement à un journal censuré);
  • échapper à la confiscation par des autorités corrompues.

Il me paraît vital pour qu'une société soit libre que les paiements aient la possibilité de ne pas être directement associés à des identités. La tentation de surveiller de près les transactions de chacun est trop grande pour les états, de même que celle d'espionner les communications personnelles lorsque celles-ci sont accessibles à livre ouvert.

Certains répondront immédiatement qu'ils n'ont rien à cacher, et qu'ils veulent bien que tous leurs paiements soient associés à leur identité.

Tout d'abord, ce n'est probablement pas vrai, en cherchant un peu, je suis prêt à parier qu'il y a certains achats que vous préférez garder pour vous. Mais admettons. Le vrai argument de fond est que si vous acceptez au moins qu'il est légitime pour certaines personnes de vouloir l'anonymat (notamment pour des raisons politiques), il faut bien voir que l'anonymat n'existe que collectivement. Lorsqu'on porte un masque et un costume seul au milieu d'une plage nudiste, on ne passe pas exactement inaperçu.

De plus, une société a besoin de transactions informelles, parfois à la limite de la légalité, mais qui lui permettent de respirer et d'expérimenter avec de nouvelles idées. Un baby-sitter ne se déclare pas toujours comme auto-entrepreneur, et ce n'est pas plus mal, sinon il y aurait beaucoup moins de baby-sitting. Les cours particuliers entrent dans la même catégorie. Des services rendus compensés financièrement entre connaissances n'ont pas tous vocation à être signalés au fisc. L'achat de bitcoins à l'époque où la cryptomonnaie n'était pas connue du grand public était clairement dans une zone grise légalement dans beaucoup de pays.
La surveillance totale des transactions est nuisible à la fois à l'innovation et à la flexibilité nécessaire dans la vie quotidienne des citoyens.

Bitcoin offre la possibilité du pseudonymat puisque les paiements sont faits entre des adresses.

Cependant, il n'offre pas un anonymat complet puisqu'une adresse peut-être liée par une révélation (volontaire ou non) à une identité. Par la suite, toutes les transactions passées de l'adresse en question pourront être liées à cette identité.

La copie contrôlée

Une des vertus sous-estimées de Bitcoin est sa résistance à un principe omniprésent en informatique: la possibilité de copier les données à l'infini. C'est ce principe qui a bouleversé les mondes de la musique, du cinéma et des livres (dans une moindre mesure pour l'instant) lors de l'apparition d'Internet pour le grand public et du téléchargement en peer-to-peer. Comment attribuer une valeur non nulle à ce qu'on peut copier?

Une tentative d'introduire les DRM pour contrer cette possibilité de copie sans limites a bien été faite, mais elle a été détruite par de nombreux acteurs qui y voyaient (à juste titre) une restriction de la liberté individuelle, et surtout par le marché (entre musique sans et avec DRM, le public a vite choisi).

Le génie de Satoshi Nakamoto, créateur de Bitcoin, est donc d'avoir pu créer une monnaie dans un monde où tout se copie presque littéralement à la vitesse de la lumière, sans qu'il soit possible de "multiplier les bitcoins" pour un quelconque cyber-Jésus. C'est d'autant plus remarquable qu'il a fait cela de manière décentralisée.

L'effet de réseau

La valeur de Bitcoin serait bien moindre voire inexistante si une seule des propriétés précédentes en était absente. Mais le ciment sans lequel tout ceci s'écroulerait est un habitué des grands succès sur Internet: l'effet de réseau.
L'effet de réseau, c'est ce qui confère à Facebook sa réussite: "tout le monde est sur Facebook parce que tout le monde est sur Facebook". Chaque individu ajouté au réseau augmente sa force, non seulement parce qu'il augmente linéairement sa taille, mais parce qu'il augmente les possibilités d'interaction avec les autres membres du réseau.

Dans le cas de Bitcoin, ou d'ailleurs de n'importe quel autre moyen de paiement, l'effet de réseau est crucial parce que le but d'un membre du réseau est de réaliser des transactions avec d'autres membres. Par exemple, un des avantages non négligeables de l'Euro est qu'on peut le dépenser dans tous les pays de la Zone Euro.
L'effet de réseau est aussi la réponse à une question qui vient assez naturellement une fois que l'on a compris le concept de blockchain:

Bitcoin est un protocole dont le code est librement accessible et modifiable. Il est possible de créer des copies de Bitcoin en nombre arbitraire, de les transformer pour qu'elles aient plus d'unités.. Cela ne rend-il pas la "rareté" de Bitcoin caduque?
La réponse est non, parce que ce seront des copies de Bitcoin, et pas Bitcoin lui-même. Imaginez un instant qu'une entreprise parvienne à réaliser une copie de Facebook, avec le même code source. Est-ce que cette entreprise deviendrait aussi riche que Facebook? Évidemment pas, parce que personne ne viendrait s'inscrire dessus: ils seraient déjà tous sur Facebook! L'effet de réseau ne marche qu'à l'intérieur du réseau, et pas entre les réseaux de même nature.

En réalité, ces copies de Bitcoin existent par milliers, voir ici pour des exemples. Certaines ont une valeur ajoutée par rapport à Bitcoin -- temps de confirmation plus court, inflation programmée, quantité plus grande, algorithme de minage moins gourmand en énergie -- et celles-là ont une valeur venant de leur propre effet de réseau. Ce sont les Google Plus et Twitter de Bitcoin, chacun avec ses spécificités, mais pas avec le même succès.
D'autres sont condamnées à tomber dans l'oubli, ce sont celles qui sont arrivées après sans propriété les distinguant de la masse.

Je récapitule: la valeur de Bitcoin provient selon moi essentiellement de sa transparence, de sa rareté, de sa facilité d'utilisation, de son pseudonymat qui préserve la vie privée, du contrôle de la copie qu'il a instauré dans le numérique, et enfin de l'effet de réseau dont il bénéficie en tant que premier arrivant.

J'espère avoir répondu à quelques questions, et surtout en avoir suscité d'autres, notamment sur la monnaie que nous utilisons tous les jours.

Source: Blogchain

Enregistrer un commentaire